Traversée Roques – San Blas: une traversée musclée
Traversée Roques – San Blas: une traversée musclée Le mercredi 5 février, nous quittons à regret les îles Roques car nous devons être dans les eaux du Panama pour pouvoir réserver notre passage du canal fin mars. Environ 800 miles sont devant nous, et les prévisions annoncent force 6 à 8 de vent arrière, et une houle de 3m. Les conditions seront donc à priori musclées et la vie à bord difficile. Ca veut dire peu de sommeil, des repas compliqués à préparer et des manoeuvres dans le mauvais temps. Alors on se prépare : Je vérifie que tout est en ordre de marche sur Talulah, que tout est bien amarré et sécurisé à bord. Les spis restent dans la soute. Avec sa maestria habituelle, Corine prépare les repas pour 4 jours : fricassée de lambis, poulet-coco…. On arrivera à se sustenter même en conditions extrêmes !
Le coin est en effet connu pour ses vents violents, sa mer forte et le risque d’attaque des voiliers de passage. Tous les alizés et la houle d’atlantique se concentrent dans cette partie de la Caraïbe avec un effet venturi entre l’Amérique du sud et l’Amérique du nord. Ce phénomène est amplifié par la masse d’un sommet de 5700m en Colombie tout prêt de la côte. Posez le Mont-Blanc en Camargue et imaginez le mistral et la tramontane avec cà !! On a le choix de passer au large avec une mer très forte, ou au ras de la côte avec des risques de vents catabatiques descendant des montagnes. A nous de choisir !
Corine prend les fichiers météo et prépare le routage en l’obligeant à nous faire passer très au large de la côte du Vénézuela puis de la Colombie avant de redescendre vers les iles SanBlas, notre but au Panama, pour éviter le risque de piratage toujours possible près des côtes du Vénézuela puis de la Colombie. On passera au nord des îles ABC – pour Bonaire, Curaçao et Aruba, (iles néerlandaises patrie du off-shore- ) par sécurité. Durée estimée : 4 jours. C’est parti.
Le premier jour les passe bien; le vent est modéré, la mer pas trop agitée. La mer est maniable et on avance bien. Un beau coucher de soleil, une nuit sous la lune avec Vénus et Orion qui nous guident vers l’ouest et le matin, c’est 216 miles au compteur à 9 noeuds de moyenne. Le capitaine est content, Corine est sereine, nous sommes heureux d’être sur l’eau, en restant vigilants : on sait que le gros morceau est devant.
Ca démarre le jeudi, avec une houle plus haute, hachée et croisée et un vent qui forcit. La vie à bord devient plus compliquée, dans l’inconfort car les vagues croisées tapent de plus en plus sous la nacelle ou contre la coque et rendent tous les déplacement difficiles. Ca va toujours vite, 200 miles en 24h,mais on espère que ça ne va pas empirer même si l’on sait que Talulah est costaud et taillé pour ces conditions et en a vu pires.
Le vendredi, la météo s’aggrave l’après-midi : la houle monte à 5 m, le vent atteint force 8 (nous aurons des rafales à 44 noeuds, force 9). Talulah enchaine les surfs sur chaque vague, lancé à fond par la force des vagues qui arrivent toujours plus fortes de l’arrière, nous surplombant avant de nous catapulter dans le trou qui les précède ! Il commence à enfourner jusqu’à la poutre avant dans des surfs à 22 noeuds avant de repartir de plus belle. On ne trouve pas vraiment le frein, et on prend le 3° ris au portant ,on envoie la trinquette à la place du génois: ça calme un peu le jeu : on ne surf plus qu’à 16noeuds !
La nuit sera une nuit de dingue car le bruit et les chocs des vagues deviennent intolérables par moment tant ils font vibrer le bateau et tout soulever à bord. On se tient comme on peut ou on reste couchés dans le carré à surveiller les chiffres du vent et de la vitesse du bateau. Inutile de dire que nous sommes sur le qui-vive toute la nuit et que nous ne dormons pas, malmenés par les vagues croisées !
Je reste souvent dehors, encourageant Georges, notre fidèle pilote qui barre sans une seule erreur depuis le départ et qui va nous maintenir sur la bonne trajectoire à chaque vague pendant ces 4 jours. Tendu mais rassuré heure après heure par la stabilité du bateau, j’apprécie le spectacle de cette mer vraiment forte, que nous ne connaissons pas en Méditerranée. La lune éclaire une mer déchainée, avec des trains de houle déferlants , déroulants jusqu’à l’horizon, avec un bateau fonçant sur des rails d’écume blanche. Les spectacles que nous offrent la nature sont vraiment magnifiques. Nous ne sommes rien au milieu de cette immensité brutale et de ces forces qui nous dépassent, une seule vague mal négociée peut nous faire disparaître, mais dans le même temps on se sent glisser avec chaque vague, vibrer avec chaque rafale du vent qui hurle …… et je m’y sens bien !!
Malgré ses peurs, Corine assure de mieux en mieux ses angoisses de chavirage dans ces dures conditions. Même si, comme d’habitude, elle jure de débarquer à l’arrivée et de rentrer en avion, la mamie de choc qui vole en wingfoil dans les lagons assure à fond dans le mauvais temps et elle obtient son brevet de commandant avec les félicitations unanimes du jury, avec celui de cuistot de tempête. On a vraiment un super bateau, et Talulah a aussi un bel équipage bien soudé qui n’aura foiré aucune manoeuvre.
Dans ces conditions, Talulah explose les compteurs avec 257 miles en 24h, plus de 10,5 noeuds de moyenne. Mille mercis à Erik Lerouge, génial architecte de Talulah qui dessine des bateaux rapides mais sûrs ! !!
Le samedi dans l’après-midi, les conditions se calment un peu. La houle reste à 4m, mais le vent baisse lentement force 6. La fatigue se fait vraiment sentir mais on sait que tout va s’améliorer. La vitesse tombe et çà nous va bien car on va pouvoir dormir pour récupérer.
Les côtes du Panama se dévoilent dans la brume dimanche matin, la houle s’allonge et cesse de nous secouer, le vent baisse. Entre les deux premières barrières de corail de cet archipel d’îlots surmontés de cocotiers, nous arrivons au mouillage de Porvenir, capitale des San Blas, territoire des indiens Kunas qui constitue la province autonome du Yuna Laya. On expédie en 30 minutes les formalités d’entrée à l’aéroport, aidés par les gens locaux très sympa et serviables. Un Kuna, Nestor qui parle anglais, vient sur le bateau en pirogue avec son fils et sa femme et nous guide jusqu’au mouillage de son village lacustre. On souffle et on remercie Talulah de nous avoir encore amené à bon port. T-punch pour fêter cette arrivée, la plus dure depuis les 15.000 miles que nous avons fait avec Talulah.
Bilan de ces 848 miles : le guideau ne fonctionne plus car les cosses électriques ont sauté sous les secousses, le frigo s’est déplacé de 3 cm et la pompe du dessalinisateur a été arrachée de sa cloison sous les chocs des vagues. Rien de grave, dodo, on réparera demain. Un nouveau monde est à découvrir, celui des Kunas !!i