- Départ de Yann et Jean Marc
- Un passager clandestin
La Transpacifique
Et nous y voila ! Le gros morceau de notre voyage est devant nous : 4000 miles nautiques avant de mouiller dans le lagon de Rikitea sur l’île de Mangareva dans l’archipel des Gambiers, soit 7.500 kms. A part l’archipel des Galapagos à 800 miles du Panama (soit à 3200 miles de l’arrivée), aucun espoir d’apercevoir une île ou une terre quelconque. Le grand vide devant nous ! Chacun de nous l’espère, l’attend ou le redoute un peu. Le bateau fonctionne bien, a été vérifié des safrans à la tête de mât, et les équipiers sont là pour nous permettre d’avoir plus de repos pendant les 4 semaines de mer prévues.
Sans le montrer, je suis un peu tendu car la responsabilité du skipper est plus forte qu’en Atlantique. En cas de problème médical ou technique, des secours ne sont pas à espérer, en tout cas rapidement, et je me suis promis de ramener tout le monde en bon état. Une petit coup de rhum en offrande à Neptune (car le capitaine est superstitieux) et nous quittons les îles Perlas le dimanche 30 mars. J’espère arriver aux Gambiers en 23 à 25 jours, Corinne plus confiante parie pour 21-23 jours. Nous avions décidé depuis Panama de ne pas s’arrêter aux Galapagos car les autorités équatoriennes font tout pour dégoûter et racketter les voiliers de passage. Nous passons donc entre les îles les plus au sud, sur la route directe pour les Gambiers.
La première semaine de mer est conforme aux prévisions : nous sommes à l’équateur, il n’y donc a pas ou peu de vent, plutôt des grains et des calmes. Nous n’aurons par chance pas d’orages jusqu’au Galapagos. Le vent est assez présent dès le premier jour, avec une bonne moyenne sous génois ou gennaker sur mer plate, un vrai bonheur et du repos. Ensuite nous alternerons moteur (à 4 noeud sur un seul moteur pour économiser le gasoil) et voile au près ou au portant sous spi. Sur la mer calme, Talulah glisse un peu paresseusement et nous permet de buller des jours entiers, avec seulement quelques changements de voile d’avant. Une vraie croisière méditerranéenne !!
Les couchers de soleil embrasent le ciel et teintent les nuages de toutes les nuances de rose et d’abricot. Les nuits étoilées sont magiques tellement la voie lactée est riche, sans pollution lumineuse. L’étoile polaire disparaît et la croix du sud apparaît sur l’horizon. Elle ne va plus nous quitter avant longtemps.
Nous passons l’équateur le 4 avril à 2h21 heure locale après cinq jours de navigation: superstition du marin oblige ,on fait offrande à Neptune. Le lendemain, nous fêtons ce passage comme il se doit dans les règles, puisque aucun de nous 4 n’avait déjà passé la Ligne en bateau. Yann, en tant que plus jeune, se déguise en Poséidon et nous régale d’un beau discours, avant de sabrer le champagne accompagne des saucisses aveyronnaises amenées par Yann: un régal.
Au total de cette première semaine, nous ferons 81 heures de moteur et 87 heures de voile en 7 jours pour dépasser les Galapagos, en 961 miles avec une moyenne de 5,7 noeuds. On attend les alizés de l’hémisphère sud avec impatience pour accélérer et rattraper Zwella, notre bateau-lièvre copain, parti 3 semaines avant nous et qui a bien marché dans sa Transpacifique. La régate, même en décalé, est bien lancée.
Au 8ème jour, on rejoint les alizés et ne va en bénéficier pendant plus de 10 jours. C’est un vrai bonheur : Talulah part au planning sous génois ou gennaker, bâbord amure (le vent vient toujours du même coté, pas de virement de bord ni même d’empannage). Certains jours, on ne touche pas aux écoutes pendant des heures, profitant du spectacle de la longue houle de cet océan décidément très pacifique. 2053 miles à une moyenne de 8,55 noeuds, plus de 200 miles par jour. Yann claque le record de la traversée avec un surf à plus de 21 noeuds et se convertit doucement au catamaran. Jean-Marc subit la houle et devient vraiment malade aux Galapagos, après une première semaine moins difficile mais déjà peu agréable pour lui. Il développe une affection toute particulière pour son seau favori. Il ne le quittera qu’à l’arrivée et n’a pas pu profiter, malheureusement, des supers bons repas de Corinne.
Parfois les conditions sont plus musclées, en particulier sous les grains et la nuit, mais jamais très compliquées. L’équipage fonctionne bien dans les manoeuvres de prises de ris ou de réduction de génois qui parfois s’enchainent, surtout la nuit. Pour les marins, ce sont de beaux moments de voile, avec une mer immense, des lumières et des teintes toujours changeantes et une houle longue qui permet des beaux surfs en toute quiétude.
Les poissons volants, plus petits et moins nombreux qu’en atlantique, se suicident chaque nuit sur le trampoline; Certains nous arrivent en pleine poire ou dans le cockpit, laissant des écailles et une odeur nauséabonde sur tout le pont ou le cockpit. Un finira tel un hareng saur dans l’annexe avant qu’on le retrouve, guidé par l’odeur… Ils disparaitront la 3ème semaine sans explication. Certaines nuits, ou pendant la journée, des fous à tête blanche, ou à patte rouges, ou bleues, élisent Talulah comme support pour avancer vers leur prochaine zone de pêche. Ils restent avec nous sans crainte, passant la nuit sur le bout-dehors ou les panneaux solaires, jusque’à leur départ le lendemain en général. On peut presque les toucher. Des goélands les remplacent parfois. Ce sont les seuls animaux que nous verront avec une baleine. Et nous n’arriverons toujours pas à pêcher du poisson, à part une dorade coryphène que Yann nous ramène en beauté. Enfin une prise à bord après plusieurs leurres perdus dans des mâchoires surement trop grosses pour notre matériel !!. Un (gros) poisson nous embarquera même plus de 300m de fil avant de disparaitre, quelques jours avant l’arrivée.
Aucun souci technique jusqu’au 15ème jour ou le pilote automatiques nous lâche brusquement ! Il y a heureusement le pilote de secours, mais celui-ci ne barre pas selon le vent et le bateau suit moins bien les vagues. On doit régler les voiles en fonction du cap mais cela ne nous retardera pas vraiment, juste un peu plus de travail. Un fourreau de latte de GV nous obligera ensuite à une réparation sur la voile à 3h du matin, et la chaussette du spi symétrique sera à renforcer, mais se seront les seuls petits ennuis techniques de cette traversée sans problèmes. Jusqu’à la fin de la troisième semaine, cette transpacifique nous ravit par les sensations et les plaisirs qu’elle nous procure, et Corinne trouve même que décidément l’océan pacifique est beaucoup plus cool que l’atlantique. Et tous les jours, elle nous régalera de ses excellents petits plats. Grâce à çà, les jours et les quarts s’enchaînent et notre moral reste au beau fixe.
Oui, mais voilà, à force de croire que c’est arrivé, avec plus de 300 miles d’avance sur le tableau de marche de Zwella et les espoirs de chacun de finir en 21 jours comme le prévoient les routages jour après jour, on oublie que le Pacifique et grand, très grand, et peut devenir colérique !
Un premier coup de semonce nous tombe dessus 2 jours avant l’arrivée, à 250 miles des Gambiers. Après avoir essayé de cravacher Talulah à 12 noeuds pour arriver dans le lagon de Mangareva avant la nuit ( la nuit , le corail gagne toujours contre les coques des bateaux !!), la mer se lève et devient hachée et trop dure. Elle malmène Talulah et son équipage. On doit ralentir sous GV 2 ris et génois à 2 ris pour arriver avec 15h de retard. On y gagne en confort et en repos à bord. Le lendemain, on affale même la GV pour ralentir encore.
Et la veille de l’arrivée, à seulement 79 miles des Gambiers (sur 4111 au total, c’est une broutille, la place de parking devant l’hôtel), c’est le grand show. Depuis plusieurs jour la météo annonçait un front orageux avec des vents de 40 a 50 noeuds( force 10 beaufort) soit 80 à 100km/h avec une mer forte ( houle de 4 mètres )Nous avions calculé notre route pour passer juste derrière mais voilà, dans cette partie du monde la météo n’est pas aussi précise qu’ailleurs .A 20 heures de l’arrivée ,sortant dans le cockpit ce 22ème jour à 14h, je vois à 2-3 milles LE nuage méchant (un Arcus pour les voileux) qui barre déjà tout l’horizon et un mur blanc de pluie et d’écume. Heureusement que la grand-voile était déjà affalée ! Juste le temps de rouler le génois restant et 45 noeuds de vent et de pluie qui nous tombent dessus (dans les rafales, ça sera un petit force 10 à 48 kits à l’anémomètre) !! Plus fort qu’entre les Roques et les San Blas, mais la mer est moins puissante, heureusement. Une seule solution : partir en fuite, à sec de toile, avec les moteurs au ralenti pour rester manoeuvrant dans les vagues. Pas eu le temps d’envoyer une trinquette arisée tellement ça a été subit. Ce qui n’empêche pas Talulah, évidemment, de nous offrir des surfs à 15-16 noeuds sans voiles !!
La mer enfle progressivement vers 5, peut-être 6m, et quelques déferlantes s’invitent à bord dès qu’on essaie de faire du cap. C’est la première fois que l’on voit la mousse envahir le cockpit de Talulah mais tout se passera bien. J’imagine alors la puissance des vagues dans les dépressions du grand sud. Yann me relaie à la barre, puis c’est Georges le pilote qui prendra le relais quand le soir arrive. Il barre décidément mieux que nous dans ces conditions, surtout de nuit. Le spectacle, pour ceux qui l’apprécient, est somptueux, tout en nuances de blanc et de gris, dans des rafales de pluie et d’embruns mêlés. Yann et moi jubilons dans ces conditions et emmagasinons des belles images en souvenir, Corinne jure encore de rentrer en avion mais nous abreuve de météo et de routages pour s’en sortir (Bravo, moi je ne pourrai pas être sur l’ordi dans ces conditions, je préfère être dehors à barrer !! ) et Jean-Marc, très zen, jure fidélité à son seau bleu préféré.Mais tous sommes confiants en Talulah. Il n’y que le repas qui se transforme en sandwichs.
Nous serons en fuite pendant 12heures, jamais en danger finalement et sortons lentement du front en perdant les miles péniblement gagnés la veille. Au lever du soleil, dans le calme retrouvé, on peut empanner et refaire route vers les Gambiers. Deux jours et plus de 120 miles ont été perdus, mais Talulah s’en tire sans casse et nous avec. La mer sera toujours la plus forte…..
Le dernier matin de la traversée nous offre un temps idéal mais sans vent avec l’archipel des Gambiers qui apparaît progressivement sur l’horizon. Les îles s’individualisent au fur à mesure de notre avancée, puis ce sont les motus et leurs cocotiers, les crêtes et leurs conifères au dessus des palmiers et des bananiers que l’on distinguent. La barrière de corail qui ceinture l’archipel sépare le bleu profond de l’océan du camaïeu des bleus du lagon. On en prend plein les yeux ! La bouée de la passe ouest devient visible, un dernier changement de cap et la traversée s’achève dans un décor somptueux d’un lagon bleu-vert surplombé de crêtes boisées. On suit le chenal balisé entre les bancs de corail, un zigzag entre les dernières balises et l’ancre tombe dans les 16m du mouillage devant le village de Rikitea après 24 jours et 1h40 de traversée. Les amis de Zwella, Loïc et Sylvie, nous attendent, les mêmes qui nous avaient accueilli en Guadeloupe à l’arrivée de notre transat.
C’est fait !! Le capitaine est soulagé, l’équipage arrive au complet sur un bateau qui a encore tenu ses promesses. Avec beaucoup de joie et seulement 2 nuits difficiles ou d’inquiétude, peu de grains, nous venons tous les 4 de traverser 4.111 miles d’océan pacifique, merci Talulah !
La Vie à bord : c’est comment pendant une traversée aussi longue?
Tout d’abord il ya la priorité fondamentale : la sécurité du bateau qui impose une veille permanente. La journée il y a toujours quelqu’un qui surveille la mer et c’est fonction des envies et de la forme des membres de l’équipage. La nuit on prend des quarts. Sur cette traversée on faisait des quarts de 3h30 à trois avec parfois des manoeuvres dans la nuit en cas de grains, de besoin de manoeuvres ce qui implique de réveiller un équipier; les nuit étaient parfois bien entrecoupées et après 24 jours la fatigue commençait à s’installer. Curieusement, nous ne croiserons aucun bateau après les Galapagos. On est seuls au milieu de l’océan , à des milliers de kilomètres de toute terre , et pourtant on se sent bien. Je n’ai jamais vu des ciels aussi beaux, que ce soit dans les grains ou la nuit, au coucher du soleil;
L’énergie et l’eau sont des priorités incontournables : Il nous fallait assez de gasoil pour les moteurs puisqu’on ne s’arrêtait pas aux Galapagos et que pour les rejoindre, il n’y a généralement pas de vent. On faisait donc route sur un seul moteur à petite vitesse quand nécessaire. Les réservoirs ont été suffisants, mais de justesse pour arriver aux Gambiers. L’électricité ne nous a pas manqué, avec les panneaux solaires et surtout l’hydrogénérateur qui est le plus efficace en traversée puisqu’il charge autant la nuit que le jour, de manière exponentielle à la vitesse, et Talulah va souvent vite….. Cette électricité est indispensable pour tous les instruments de navigation, cartographie et pilote automatique en premier, qui consomment 24h/24h. Elle nous a aussi permis de faire fonctionner le dessalinisateur sans problème ; même si la dépense de l’eau du bord doit rester modérée, nous n’en n’avons jamais manqué, tant pour l’eau potable que pour la cuisine ou les douches. Au final, nous avons fabriqué environ 1000 litres pour tous nos besoins à 4 pour 24 jours. Ecolo le bateau non ??
Les journées sont rythmées par les petit déjeuners, la préparation des repas. Chacun s’occupe en lisant, écoutant de la musique, sudoku, mots fléchés, un petit film sur Netflix, la contemplation de la mer et un petit somme. A 4, on a pu s’offrir de belles parties de belote et de dames chinoises.
C’est curieux comme les journées s’enchainent sans que l’on s’ennuie. Les jours passent et on oublie le temps. C’est comme si les jours n’avaient plus de durée …
La nourriture aussi est importante : on était parti avec des coffres pleins, des légumes, des fruits, de la viande au frigo et un un jambon Serrano de 7kg qui ont fait notre bonheur et nous ont permis de bien manger des menus très variés les 15 premiers jours. Les repas sont des moments agréables et qui rythment la journée.
Il y a aussi les appels par Whast’ap à nos familles rendus possibles via notre box Starlink. Pouvoir appeler nos proches , télécharger nos mails, comme à la maison nous permet de rester en contact avec le monde extérieur. La connexion internet au milieu de l’océan nous permet de surtout prendre la météo tous les jours et c’est donc le plus important pour la sécurité. Cela permet d’adapter aussi notre route en fonction du vent et des prévisions.
Dans notre quotidien il ya aussi les mouvements du bateau qui deviennent inconfortables en fonction du vent et des vagues. Tant que cela reste dans des conditions raisonnables on finit par ne plus s’en rendre compte .. mais quand la mer et le vent augmentent et donc la vitesse de Talulah sur l’eau, la vie sur le bateau devient difficile : Faire la cuisine, se déplacer même à l’intérieur nécessite de l’attention !!! Difficile aussi de dormir dans ces conditions quand on est balloté à droite et à gauche. On subit les mouvements du bateau.
Sans compter le bruit des vagues qui viennent taper avec violence dans la coque, sous la nacelle et soulèvent même la table du carré. C’est stressant !! On a l’impression que Talulah est frappé de toutes parts et vibre sous les coups. C’est tellement sonore que j’en suis venue à mettre des boules Quies : ça atténue le bruit et du coup le stress.
On a essayé aussi de pêcher mais avec Talulah c’est quasi impossible , on va trop vite et on attrape que des monstres qui nous cassent les lignes!!!!
En résumé , c’était une belle traversée et elle m’a semblé plus zen que la traversée de l’atlantique, moins fatigante aussi, grâce à la présence de nos équipiers. Un grand merci à Yann et jean-Marc qui ne nous quittent à peine arrivés et ne profiteront que de 3 jours pour découvrir l’archipel mais ils sont heureux de repartir pour retrouver leurs familles.





































